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AUTOMNE/HIVER 2006/2007, Vol. 8 No 2

L’art d’être positif

CATIE est l’heureux créateur d’une série nationale d’expositions d’œuvres d’art réalisées par des personnes vivant avec le VIH/sida. Intitulée art posi+if, cette série a atteint son apogée lors une exposition présentée à l’occasion du SIDA 2006. Nous nous sommes entretenus avec quelques-uns des participants et nous sommes penchés sur l’avenir de l’événement.


EN JUILLET 2005, CATIE a lancé art posi+if, une exposition qui rend hommage à la vie et à la créativité des Canadiens vivant avec le VIH/sida en leur offrant l’occasion de partager, par le biais de l’art, leur expérience personnelle du VIH. Organisée en partenariat avec la société pharmaceutique Gilead Sciences Canada, art posi+if a été présentée dans quatre centres d’exposition canadiens au cours de l’année. Plus de 40 artistes vivant avec le VIH ont répondu à trois « appels à l’inspiration ».

Cette initiative qui s’est déroulée sur toute l’année a culminé lors d’un événement organisé à l’occasion du sida 2006. En effet, dans le cadre du programme culturel officiel du congrès, CATIE a présenté un volet spécial de l’exposition art posi+if dans une galerie du centre-ville de Toronto pour faire connaître l’immense talent de 14 Canadiens séropositifs. Plus de 30 œuvres d’art réalisées par des artistes provenant de toutes les régions du pays ont été exposées, chacune offrant une perspective unique sur la vie avec le VIH.

Un gala inaugural à l’intention des membres de la communauté des PVVIH a donné le coup d’envoi à l’exposition de Toronto, qui, pendant toute la durée du congrès, a ouvert ses portes aux délégués et au grand public. Au terme du projet initial, nous étions bien résolus à ce que l’idée se perpétue. Et elle le fera puisque chaque numéro de Vision Positive comprendra désormais une nouvelle section intitulée « art posi+if », dans laquelle nous présenterons les œuvres d’artistes canadiens de talent vivant avec le VIH/sida.

NELSON FRENCH, 43 ans

Communications visuelles et marketing,
Photographe, Toronto
Date du diagnostic du VIH : 1990
No 12, sans titre, de la série « Meditations on Mortality » (Méditations sur la mortalité), 2004
22 po x 30 po, crayon sur photomontage numérique

La série « Meditations on Mortality » est un amalgame de portraits d’amis (et d’autoportraits) présenté à la manière d’une parade d’identification et résultant de manipulations numériques et manuelles (déchirages, collages, réassemblages, ponçages et gribouillages). Elle se lit comme un journal intime, une effusion graphique de la conscience sur le combat lié au maintien de l’estime et de l’amour de soi. Cette œuvre est indissociable des luttes que j’ai menées pour accepter la transformation de mon corps et la réalité d’une existence dorénavant limitée. En tant qu’homosexuel, je me suis efforcé de comparer ma propre image et mes propres désirs avec les critères habituels de beauté et d’examiner le lien entre la surface et ce qui se trouve en dessous. L’urgence de se livrer à ces réflexions semblait s’accroître à mesure que mon corps et mon visage reflétaient un peu plus chaque jour les dommages et les complications qu’occasionnait la thérapie antirétrovirale de première génération.

L’un des paradoxes de la vie réside dans notre désir de vouloir s’affirmer en tant que personne tout en ayant le sentiment de faire partie d’une communauté. Tous ceux qui sont aux prises avec le VIH doivent continuellement résister à l’envie quasi irrépressible de se claustrer. L’exposition art posi+if a offert une belle occasion de partager et de se rassembler, de résister à cette envie de nous concevoir comme des îlots isolés. La solitude peut être une chose terrible.

SHAYO, 26 ans

Artiste, Montréal
Date du diagnostic du VIH : 1994
Sans titre, 2006
10 po x 8 po x 2 po, boîte en bois, biberon, pilules

Cette oeuvre représente ma relation avec les médicaments contre le VIH — comme un trop-plein (la bouteille est remplie de pilules, comme moi) ou une dépendance (comme un enfant, je dépends de mes antirétroviraux). Elle dépeint également la réalité des enfants vivant avec le VIH. Je suis une femme vivant avec le VIH et je connais plusieurs femmes et enfants qui sont confrontés à cette réalité. Par mon art, j’essaie de montrer la réalité des femmes vivant avec le VIH, parce que c’est aussi la mienne. Par exemple, j’ai créé deux autres œuvres d’art à partir de sacoches, l’une déborde de petites bouteilles de comprimés et l’autre est faite avec des pilules d’AZT (le premier médicament anti-VIH).

La plupart de mes œuvres d’art se rapportent au VIH. J’ai commencé à les réaliser il y a cinq ans parce que j’étais très malade. J’avais besoin d’exprimer beaucoup de choses et j’ai constaté que l’art était le meilleur moyen de m’extérioriser. J’aime utiliser des objets de mon quotidien et les mettre dans un autre contexte. Je me sers de pilules comme matériau parce que le fait de les manipuler et de les transformer m’aide à les apprivoiser.

Je n’ai pas assisté à l’exposition organisée à l’occasion du sida 2006, mais j’étais présente lors de l’exposition art posi+if organisée dans le cadre de la conférence sur la réduction des méfaits à Vancouver, le printemps dernier. La rencontre d’autres artistes canadiens dont les œuvres se rapportent au VIH a été une expérience formidable. Nous avons eu l’occasion de discuter de notre vision et de notre réalité.

Photographie : Paul Litherland

KEITH PERROTT, 55 ans

« Le travail de bureau paie les factures; la photographie nourrit ma passion. »
Toronto
Date du diagnostic du VIH : 1991
A Future Awaits (Regard vers l’avenir), 2005
18 po x 15 po, photographie

Le diagnostic du VIH m’a fait perdre quantité de choses, mais jamais d’aussi fondamentales que l’espoir. Ces dernières années, la photographie s’est révélée un outil inestimable dans l’exploration des nombreuses répercussions de la maladie — de la peur à la colère, de la résignation au désespoir, en passant par toute la gamme des émotions médianes. Documenter ces prises de conscience est devenu pour moi un moyen de composer avec une réalité auparavant ressentie comme effroyablement affligeante, et de reprendre, peu à peu, le contrôle de ma vie. Il s’agit, pour ma part, d’un processus continu.

« A Future Awaits » est un autoportrait numérique représentatif du tournant décisif qui a marqué mon expérience du VIH, c’est-à-dire le passage de l’état « mourir du VIH » à l’état « vivre avec le VIH ». L’année 2005 a été une année charnière puisque pour la première fois je me suis permis de réellement envisager un avenir, un avenir dont le VIH ne serait plus l’absolu souverain. Je voulais créer une photographie propre à illustrer un regard enthousiaste vers l’avenir, mais conscient des obstacles à surmonter — un regard réaliste sur un avenir complexe et plein de défis, mais débordant de lumière, de vie et de possibilités.

Lorsque j’ai appris l’existence de l’exposition art posi+if, je me suis dit qu’il serait plutôt facile — pour un photographe vivant avec le VIH depuis plus de 14 ans — d’exprimer visuellement la réalité du VIH. J’avais tort. Tenter d’illustrer comment le VIH imprègne toutes les facettes de l’existence s’est avéré un exercice à la fois fascinant et frustrant, mais combien enrichissant. Le fait que mon œuvre soit partie intégrante de cette exposition a rehaussé ma propre valeur à mes yeux, et m’a procuré un merveilleux sentiment d’appartenance et de paix.

MORGAN McCONNELL, 32 ans

Concepteur graphique, Vancouver
Date du diagnostic du VIH : 2001
Sacred Heart (Coeur sacré), 2005
17 po x 30 po, infographie, illustration manuelle, reproduction d’imprimés, photographie sur montage à sec

Ironiquement, mes œuvres sont devenues plus lumineuses et moins tortueuses après mon diagnostic. Mon œuvre procède davantage de l’univers qui m’entoure que de la problématique de mon propre corps. « Sacred Heart » illustre la descente depuis la joie, l’innocence et la santé jusque dans les ténèbres — et la capacité de s’élever à nouveau vers ces idéaux. Le symbolisme du coeur humain mis à nu dissimulant une lueur entourée de garçonnets à l’aspect angélique rappelle l’iconographie chrétienne, religion qui refuse l’être sexué que je suis. La figure du mâle se dégradant jusqu’à n’être plus qu’un amas de chair en lambeaux disparaissant dans un sombre abîme évoque la hantise du corps parfait chez l’homme gai et le danger d’égarement que comportent cette quête et la célébration subséquente à son aboutissement, de sorte qu’à la fin tout est perdu. J’habite dans le Lower East Side de Vancouver et quotidiennement, je constate l’effet délétère de la pauvreté et de la consommation abusive de drogues, tant chez les hommes que chez les femmes, toutes identités sexuelles confondues. Je crois que l’abus de drogues est un fléau dans notre société et dans la culture gaie; un fléau auquel nous avons toutefois le pouvoir d’échapper.

JAMES HUCTWITH, 39 ans

Artiste-peintre, Toronto
Date du diagnostic du VIH : milieu des
années 1990
The Myth of Marsyas (Le mythe de Marsyas), 2004
4 pi x 5 pi, huile sur toile

Cette œuvre tire son origine de la mythologie grecque, plus précisément du défi musical qu’a lancé le berger Marsyas au dieu Apollon. Marsyas, qui était voué à l’échec, est puni pour son arrogance en étant flagellé à mort. Une scène inspirée de ce mythe est perceptible en arrière-plan du sujet principal de l’œuvre.

Lorsque j’ai amorcé cette œuvre, je venais tout juste de renoncer à un travail de portier, qui exigeait que je fasse régulièrement usage de ma force physique contre d’autres hommes. (Le personnage du côté gauche du tableau me représente.) L’œuvre en général est une méditation sur l’orgueil démesuré et la portée de la violence qui en découle. Il s’agissait également, pour moi, d’un travail exploratoire sur les forces — tant celles que je parviens à maîtriser que celles qui échappent à mon contrôle — qui façonnent la sexualité et l’identité et leur influence dans ma vie.

Ma participation à l’exposition art posi+if a été fabuleuse. Tous les participants ont été d’un grand soutien, et incroyablement gentils et attentionnés, sans compter que les martinis étaient particulièrement savoureux….

GUSTAVO HANNECKE, 46 ans

Conseiller en développement communautaire / avocat / photographe,
Comité du sida d’Ottawa
Date du diagnostic du VIH : 1999
Almost a Ghost (Le quasi-fantôme), 2004
13 po x 19 po, art numérique

Ma séropositivité détermine plusieurs facettes de ma vie, depuis mon travail jusqu’à ma relation avec l’art. Je tente continuellement de donner forme à mes émotions par l’art et généralement ces émotions sont intimement liées à ma séropositivité et au périple de ma vie avec le VIH. Il arrive parfois que la simple photographie soit impuissante à rendre l’infinie complexité des expériences et des émotions vécues, c’est pourquoi je recours à l’art numérique pour remanier l’image — l’exprimer avec plus de justesse.

« Almost a Ghost » traduit un sentiment de solitude et d’égarement, qui découle en partie du fait de passer inaperçu, ou quasiment. Parfois, j’ai le sentiment d’en être à l’automne de la vie, de passer dans la vie comme une entité translucide.

L’exposition art posi+if a été une expérience très positive et enrichissante. Elle m’a permis, en tant qu’artiste de présenter mon art et d’accroître ma visibilité dans la communauté. Et, elle a confirmé mon existence, en tant que PVVIH, comme personne et comme professionnel, et m’a conforté dans mon sentiment de dignité et ma valeur personnelle, sentiments qui sont parfois fortement abîmés par la stigmatisation et la discrimination liées à l’infection.

 

 

Toute décision concernant un traitement médical particulier devrait toujours se prendre en consultation avec un professionnel ou une professionnelle de la santé qualifié(e) qui a une expérience des maladies liées au VIH et des traitements en question. POUR EN SAVOIR PLUS

La production de ce site Web a été rendue possible grâce à une contribution de l'Agence de santé publique du Canada.

  Dans ce numéro

Table des matières

Lettre de la rédaction

Pause-Jasette

À travers un objectif long

Nouvelles du front

Plein feux sur les femmes

L'accessibilité pour tous

Bonnes nouvelles sur la horizon

Quand le VIH se pointe à la porte

Espoir et colère

L'art d'être positif

Crédits

 

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Réseau canadien d'info-traitements sida

Canadian AIDS Treatment Information Exchange